Une vie toute neuve

Source : Télérama

film sud-coréen d'Ounie Lecomte

Une nouvelle robe, un gros gâteau, un repas en tête à tête au restaurant. Jinhee, 9 ans, est en balade avec son père. Elle se laisse mener, confiante, jusqu'à un drôle de bâtiment, en pleine campagne, au bout d'un chemin boueux. Un couvent ? Des bonnes soeurs l'accueillent. Une école ? Des fillettes, dans la cour, la regardent avec curiosité. Le temps de se retourner, papa a disparu. Parti, évaporé, sans un mot d'adieu ou d'explication. Il ne reviendra jamais.

Cette histoire d'abandon, dans la Corée du Sud de 1975, donne un premier long métrage très personnel, quasi-huis clos entre les murs et le jardin fané d'un orphelinat. Ounie Lecomte, actrice, costumière et cinéaste, s'est inspirée de sa propre jeunesse. Elle dessine avec délicatesse le quotidien d'une communauté d'enfants perdues, encadrées par des adultes ni meilleurs ni pires que les autres. Evitant la noirceur comme la mièvrerie, le film égrène les jours et les nuits, les repas et les corvées, les rires et les douleurs. L'endroit est un sas mélancolique, une parenthèse entre deux vies : celle d'avant, oblitérée, condamnée à l'oubli, et une autre, plus ou moins promise, reflétée par ces couples d'adoptants occidentaux, qui viennent de temps en temps.

Ce petit monde en suspens est bien plus qu'un décor : chaque personnage est juste, sensible, de la petite fille qui cherche éperdument à séduire d'éventuels futurs parents, comme on passe une audition, à la surveillante qui tente vainement de ne pas trop s'attacher à ses protégées... Mais c'est bien Jinhee, l'enfant taciturne au regard brillant, qui se tient au centre du récit, arrachée, morcelée, et pourtant capable de jouer, de s'adapter. Ounie Lecomte la filme à bonne distance et avec pudeur, attentive aux bizarreries de l'enfance, aux petits rituels qu'on invente pour se rassurer. Les plus belles scènes tiennent ainsi aux bricolages rêveurs et aux échappées tristes de Jinhee. Comme ce moment de désespoir où, réfugiée au fond du jardin, la fillette tente de s'enterrer, grattant la terre, entassant les feuilles mortes sur ses jambes, son ventre, son visage. Le jeu des funérailles, pour ne pas mourir.

Cécile Mury